Le Vide de M. Porter
Voici en exclusivité une nouvelle très courte de Unity Chronicles dans son intégralité.
LE VIDE DE M. PORTER
Comme la plupart du temps, M. Porter se laissait flotter dans le noir profond et infini. C'était comme être bercé par un océan apaisé, dans le calme le plus total. Mais parfois, une pensée ou un souvenir refaisait surface. Son fils était tellement adorable. Il se rappelait de cette fois où il avait voulu lui montrer une minuscule grenouille émeraude trouvée au bord du lac. Il la gardait dans le creux de ses petites mains tout en veillant à laisser un peu d'espace entre ses doigts pour que l'air puisse passer. Mais l'animal avait réussi à se glisser dans les interstices et lui sauta au visage ! Sa réaction restera à toujours gravée dans la mémoire de M. Porter. Son fils, grenouille sur le front, le regarda avec un grand sourire, les yeux fermés par la joie. Se rappeler de cet instant lui faisait toujours l'effet d'une caresse sur le cœur. Mais le souvenir disparut aussi vite qu'il vint. Retour au néant.
L'homme se prélassait sur une chaise longue en bordure d'une immense piscine à la forme unique, probablement construite sur mesure. De grands palmiers bordaient la terrasse marbrée. La chaleur était étouffante, mais une brise agréable caressait la peau du chanceux allongé. Une rosée coulait lentement le long du verre à côté de sa main ballante. Mais des bruits de pas vinrent briser sa tranquillité, il se redressa. Une jeune femme extrêmement séduisante, vêtue d'une robe légère qui laissait entrevoir ses formes généreuses, se présenta à lui. Son cœur se mit à battre la chamade. Cette déesse lui adressa un sourire des plus provocateurs. M. Porter était tout émoustillé. La demoiselle retira son vêtement dans une sensualité insoutenable. Puis d'un geste de la main, elle invita l'homme à se rapprocher. Les intentions de cette torride jeune femme ne pouvaient pas être plus claires. Les amants se livrèrent à leurs pulsions charnelles sur la chaise, sur la terrasse, dans la piscine... dans un véritable tourbillon de passion.
Le plaisir disparut rapidement et fit place au vide. Le mystère de l'inconnu pouvait faire peur, même être terrifiant pour certains. Mais plus pour M. Porter. Il avait l'habitude maintenant. Cette étendue infinie avait presque un certain charme à ses yeux. Sûrement parce que ces bribes de vie lui parvenaient régulièrement, telles de petites lanternes dans cette obscurité éternelle. Même si ces moments n'avaient parfois rien d'agréable, ils pouvaient aussi être tout à fait plaisants. Mais malheureusement, il n'y avait aucun moyen de prédire la teneur du prochain. Même pour M. Porter.
Il descendit de sa voiture, garée dans une petite rue du quartier résidentiel. Le vent faisait virevolter les feuilles mortes du début d'un hiver rigoureux. Emmitouflé dans son écharpe, il ne tarda pas à sonner à la porte de l'humble maison de ses parents. L'odeur du repas en cours de préparation lui donnait l'eau à la bouche. Ce parfum d'épices, il le connaissait depuis toujours : il émanait du plat traditionnel des repas de famille. Ses deux parents retournèrent aux fourneaux. Sa grand-mère peignait dehors. Ses toiles étaient dignes des plus grands artistes, il n'osa pas la déranger. Son frère et sa nièce jouaient dans le salon à un jeu de réflexes et riaient beaucoup. L'ambiance était si douce, si chaleureuse. Il ne s'en lassait pas. Ces moments lui rappelaient pourquoi il continuait à s'accrocher, à aller de l'avant après son divorce. Son cœur ne s'était peut-être pas encore complètement transformé en pierre après tout. Il proposa de l'aide à sa mère, mais elle refusa poliment. Il voulut alors s’intéresser au jeu auquel s'adonnait la petite fille et son père. Mais lorsqu'il demanda les règles, l'enfant prit peur et se cacha derrière le canapé. Son frère s'excusa alors, expliquant qu'elle avait pour consigne de ne pas parler aux inconnus. Son oncle, un inconnu ? M. Porter fut décontenancé. Le père de la petite fille invita l'homme à sortir de la pièce. Les yeux embués, ce dernier alla voir sa grand-mère, en quête de réconfort. Mais elle lui demanda de ne pas l'importuner, car les affaires d'un étranger ne la regardaient pas. Elle avait assez de ses problèmes pour s'occuper de ceux du premier venu. Pardon ? Tout cela n'avait aucun sens. Mais M. Porter commençait à comprendre. L'homme rejoignit la cuisine au pas de course, implorant ses parents de mettre fin à cette farce sordide. Son père, par réflexe, s'interposa entre lui et sa mère, comme s'il voulait la protéger. Le pauvre homme était sans voix. La femme regarda son fils, tremblotante. « Qui êtes-vous ? Sortez de chez moi, je vous prie... Vous me faites peur. » Une horrible sensation s'empara de tout son corps et le mit à genoux. Le rythme de sa respiration saccadée et bruyante augmenta. Soudain, il sentit le parfum de son ex-femme. Sans même la voir, il sentit qu'on l'attrapait par le col puis se fit traîner à travers la maison tel un vulgaire pantin. Ses forces l'avaient quitté. Il fut balancé sur le seuil comme un sac d'ordures. La porte claqua derrière lui dans un fracas glaçant.
Quel affreux moment. L'impuissance est véritablement l'une des pires sensations, se disait M. Porter. Il en savait quelque chose. Il était le théâtre de tous ces instants forts, délicieux ou cruels, merveilleux ou déchirants, sans aucune emprise sur eux. Ils arrivaient et repartaient, ponctuant son océan noir de petites îles de vie. Il tenait à les garder. De toute manière, il n'y avait aucune raison que cela s'arrête. Il en était bien conscient. Il fallait profiter du peu que l'existence avait encore à lui offrir. Son sort était d'une telle ironie... S'il avait pu, il en aurait ri à gorge déployée. Mais son rire n'aurait pas été sincère, évidemment. M. Porter haïssait sa vie actuelle. Il y avait de quoi.
La jeune femme déambulait dans un paysage d'une rare beauté. Derrière elle s'étendaient de vastes prairies d'herbes longues ondulant gracieusement au vent, dans lesquelles gambadaient des troupeaux de biches. Un cours d'eau vif serpentait dans cette végétation luxuriante et projetait d'innombrables gouttelettes transparentes dans les airs par endroits, à cause de petits rochers. Ce phénomène donnait naissance à de multiples arc-en-ciels au dessus de la rivière étincelante. Digne d'un conte de fées, selon M. Porter. Devant la demoiselle, qui ne boudait pas son plaisir, se trouvait un immense précipice. On pouvait apercevoir au loin en bas que le paysage n'avait rien à envier à celui qu'elle foulait en ce moment même. Le cri des oiseaux majestueux volant près de la falaise raisonnait avec grâce, comme un langage mystique. On aurait dit une invitation. La jeune femme s'approcha alors du bord et ferma les poings, comme pour agripper son propre courage. M. Porter adorait être dans la peau d'une femme, cela avait quelque chose de réellement dépaysant. Il n'aurait pas su expliquer pourquoi, mais les expériences vécues dans cette condition avaient une saveur différente. Il ne regrettait pas d'être un homme, mais plaignait tous ceux qui n'auraient jamais une telle opportunité. Mais il s'égarait. La jeune femme s'élança. Elle prit de la vitesse, le vent devint assourdissant. Elle tendit les bras comme des ailes, par instinct. Sa chute ralentit alors. M. Porter savait où tout cela allait mener et jubilait. Et comme il l'avait pressenti, la petite chanceuse se mit finalement à voler. Elle filait à toute allure. Elle se rapprocha du sol et zigzagua dans ce paysage merveilleux, slalomant entre les arbres géants. Elle fonça sous des arceaux de pierre telle une fusée, puis joignit un troupeau de chevaux sauvages en plein galop et les accompagna, sans poser le pied au sol. Elle poussa sa vitesse au maximum et vola ainsi jusqu'à la mer. Au large, une imposante baleine bleue bondit hors de l'eau pour un spectacle absolument grandiose. La jeune femme, après quelques instants de contemplation, prit de l'altitude, perça les nuages et continua jusqu'à voir la courbure de la Terre apparaître. Les yeux fermés, elle se baigna dans les rayons du Soleil, face au cosmos infini. Aucun plaisir ne peut être plus intense, se disait M. Porter. Quelle chance il avait de vivre ça, finalement. Très peu de personnes en avaient l'occasion. Il fallait se raccrocher aux sensations magiques procurées par ce genre d'instants, se concentrer sur les filets de lumière au milieu de cet océan de noirceur. Il le fallait, pour ne pas devenir fou. Enfin, pouvait-on vraiment devenir fou dans sa condition ?
Après un si parfait bonheur, le retour à son néant ne fut que plus difficile. Le souvenir de comment tout cela avait commencé lui revint alors en mémoire. Cet accident de voiture malheureux, si rapide, si brutal. Quel cruel tour lui joua son cerveau, de ramener le drame à ce moment-là, comme un contrecoup vicieux. Heureusement que son fils n'était pas avec lui à ce moment-là, il n'aurait pas supporté de continuer à vivre s'il lui était arrivé quelque chose par sa faute. Il fallait qu'il soit fort pour espérer le revoir un jour. Mais hélas d'après les médecins, il pourrait ne jamais se réveiller de son coma. Or pour une raison inconnue, une région de son cerveau fonctionnait encore à plein régime. M. Porter était doté d'une Capacité Cérébrale Extraordinaire très particulière, qui elle, ne s'était jamais arrêtée. Il pouvait lire, ou plutôt vivre les rêves que faisaient les gens autour de lui. Et dans un hôpital, il se trouve que beaucoup de patients dorment dans un espace relativement restreint. La CCE de M. Porter les captait tous, sans exception.
Don du ciel lui permettant de tenir pendant son calvaire ou malédiction insupportable lui rappelant sans cesse sa condition ? Seul M. Porter pourra le dire, s'il se réveille un jour.
FIN
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Tous droits réservés. ©Olivier Lagarde, 2023
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